La 16ème édition de la Conférence des Parties sur la biodiversité a lieu depuis ce lundi 21 octobre et jusqu’au 1er novembre à Cali en Colombie, sous la présidence de la ministre de l’environnement et du développement durable très engagée, Susana Muhamad, déclarée femme de la décennie par le Women Economic Forum en mars 2024. On vous détaille dans cet article les enjeux de la COP16 Biodiversité.
🔎 Les Conférences des Parties (Climat, Biodiversité, Désertification) sont issues du Sommet de la Terre à Rio de Janeiro en 1992. Ce sont des réunions bisannuelles qui soutiennent les Conventions Cadres des Nations Unies, et qui font le bilan des avancées réalisées par les 196 parties depuis la réunion précédente.
COP16 Biodiversité : vue d’ensemble des enjeux
Cette COP a lieu dans un contexte global d’érosion de la biodiversité, pour faire le bilan des avancées réalisées depuis la COP15 en Chine en 2022. Celle-ci s’était clôturée par l’accord de Kunming-Montréal, aussi appelé « l’accord de Paris pour la nature » qui a fixé 4 objectifs et 23 cibles à atteindre pour stopper et inverser l’érosion de la biodiversité. L’accord prévoit notamment la protection de 30% des espaces terrestres et marins d’ici à 2030, la restauration de 30% des écosystèmes dégradés et la réduction de moitié de l’usage des pesticides dans le même délai.
Avec le slogan « Peace with nature » (Paix avec la nature), et la fleur rouge de la plante amazonienne Inirida comme emblème, cette édition de la COP verra pour la première fois le drapeau des Nations Unies levé en Colombie en appel à la paix entre les nations. Elle sera aussi l’occasion d’un appel à améliorer les relations que nous entretenons avec notre environnement, et de repenser notre modèle économique sans prioriser l’extraction, la surexploitation et la pollution de la nature. Pour l’occasion, l’hymne national colombien a été enregistré avec des chants d’animaux et autres sons de la nature.
La paix est aussi au cœur de l’organisation de cette COP, car elle a lieu dans une région de tension avec les FARC. Après avoir annoncé une trêve pour la durée de l’événement, une faction des FARC est revenue sur cette trêve suite à une opération des forces colombiennes qui a fait des blessés. L’évènement est placé sous haute sécurité avec un déploiement important de policiers et de militaires.
Une conférence dans un contexte global de crise de la biodiversité
Cette édition de la COP Biodiversité se tient dans un contexte tendu de crises environnementales multiples : 25 des 35 signes de bonne santé de la planète ont atteint leur pire niveau, laissant présager une catastrophe climatique et écologique. Les engagements politiques, à l’instar du Pacte Vert européen, sont également mis en péril. Dans le même temps, les défenseurs de l’environnement sont de plus en plus réprimés et sont pour certains en prison (Paul Watson de Sea Shepherd, des scientifiques engagés dans Scientist Rebellion, des activistes de Just Stop Oil). Et la Colombie ne fait pas exception : avec 500 défenseurs de l’environnement assassinés depuis 2012, le pays se classe parmi les plus dangereux pour les protecteurs de l’environnement.
La sixième extinction de masse a déjà commencé
Du côté de la biodiversité, le rapport Planète vivante du WWF publié début octobre rappelle que les populations sauvages de vertébrés ont décliné de 73% entre 1970 et 2020. En Europe, de nombreux habitats présentent des signes de dégradation de la biodiversité d’après l’IPBES, et près de 1 700 espèces sont menacées d’extinction. En 2023, la déforestation au niveau global dépassait de 45% le niveau recommandé pour atteindre les objectifs fixés par une centaine de pays d’ici à 2030.
Des appels ont ainsi été lancés aux banques pour ne plus accorder de crédits aux secteurs des matières premières liés à la déforestation. Dans les océans, environ un tiers des stocks de poissons étaient surexploités en 2019, et les coraux ont subi en 2024 leur 4ème épisode de blanchiment de masse. La Colombie, pays hôte de la COP16, fait partie des pays les plus riches en biodiversité, mais fait aussi partie de ceux dont la biodiversité est la plus menacée.
Au niveau européen, un récent rapport de la Banque Centrale Européenne (BCE) alerte sur l’urgence de lutter contre l’érosion de la biodiversité. La BCE rappelle que la nature fournit des services écosystémiques gratuitement, comme la pollinisation assurée par les insectes, le maintien des sols par la végétation, et la filtration et la dépollution des eaux par les sols. Ces services ont longtemps été sous-estimés voire ignorés, alors que les activités de presque ¾ des entreprises européennes reposent de manière critique sur au moins l’un d’eux. Pour la BCE, la crise de la biodiversité présente un risque pour la stabilité financière et économique de l’Europe.
Quels sont les enjeux de la COP16 Biodiversité ?
La COP16 Biodiversité à Cali sera un temps de discussions et négociations sur plusieurs thématiques et aux enjeux multiples. Ce sera également l’occasion de passer en revue et de publier un rapport sur les avancées pour atteindre les objectifs et cibles de l’accord de 2022. Des discussions à l’agenda aborderont les thèmes de la biodiversité et changement climatique, la biodiversité et la santé, les ressources génétiques et les bénéfices qui en découlent, les espèces exotiques envahissantes, les travaux de l’IPBES, les organismes vivants modifiés, et la gestion durable de la faune sauvage. Des discussions auront aussi lieu autour du bilan, du suivi et de la mise en œuvre de l’accord de 2022, autour des financements, de la gestion de connaissances et de la coopération scientifique et technique. Selon les thèmes, des parties se sont déjà positionnées en soutien et soutien appuyé, sans soutien, ou en opposition sur des points précis.
La publication des plans nationaux d’action et stratégies pour la biodiversité
A la COP15 de 2022, l’accord de Kunming-Montréal, qui comporte 4 objectifs et 23 cibles, a été adopté avec pour mission principale de stopper et inverser le déclin de la biodiversité d’ici 2030. Les parties signataires se sont également engagées à soumettre un plan national d’action et stratégies pour la biodiversité avant l’ouverture de la COP16. Contrairement à l’accord de Paris adopté à la COP21 Climat en 2015, ce suivi pour la biodiversité n’est pas légalement contraignant.
A ce jour, 31 parties signataires de l’accord ont soumis leur plan national d’action, parmi lesquels des pays développés (UE, France, Autriche, Canada, Australie) et des pays en voie de développement (Ouganda, Afghanistan, Surinam). Seulement 5 des 17 pays à forte biodiversité ont soumis leurs engagements contre la perte de biodiversité et beaucoup de plans d’action ne mentionnent pas la nécessité de stopper ou inverser l’érosion de la biodiversité d’ici 2030. Au moins 100 pays ont transmis leurs cibles, un document moins élaboré à fournir dans le cas où le plan d’action n’est pas terminé.
La reconnaissance des droits des peuples autochtones et des communautés locales
Les droits des peuples autochtones et des communautés locales, véritables gardiens de la nature, seront aussi l’un des thèmes prioritaires de la COP16. Si les peuples autochtones occupent “seulement” ~20% des territoires dans le monde, ces territoires abritent 80% des espèces végétales et animales décrites en milieu terrestre. Pour la présidente Susana Muhamad, cette COP a pour ambition de contribuer à renforcer les garanties de reconnaissances de ces droits, et la reconnaissance des savoirs traditionnels pour la conservation de la nature et son utilisation durable.
Plusieurs pays ont demandé d’inclure le « consentement libre, préalable et éclairé », c’est-à-dire le droit des peuples autochtones et communautés locales à être consultés sur les projets affectant leurs territoires et leur droit à accorder ou refuser leur consentement. Leur accès aux financements de la biodiversité fera aussi partie des discussions. Les peuples autochtones espèrent faire de cette COP un évènement majeur pour l’Amazonie. En Colombie, peuples autochtones et communautés locales ont participé à des consultations préparatoires à la COP16, organisées par la ministre de l’environnement et du développement durable et présidente de l’événement.
Un autre enjeu de la COP16 sera également de lutter contre la biopiraterie, c’est-à-dire l’utilisation des ressources génétiques de la biodiversité pour élaborer de nouveaux médicaments, cosmétiques ou compléments alimentaires sans jamais en partager les bénéfices avec les communautés qui les ont préservées. Depuis 2014, le protocole de Nagoya rémunère chaque usage d’une plante ou d’un animal prélevé pour des médicaments ou des cosmétiques. Mais avec la numérisation des séquences génétiques, les entreprises n’ont plus besoin de se rendre dans un pays pour prélever un échantillon et donc elles contournent le protocole.
Le financement de la protection de la biodiversité
Lors de la cérémonie d’ouverture de la COP16 Biodiversité dimanche 20 octobre, Antonio Guterres, le Secrétaire Général des Nations Unies a demandé aux différentes parties de “mobiliser d’autres sources de financement public et privé” pour honorer les engagements en faveur de la biodiversité. Mais le sujet des financements de la protection de la nature est source de tension : les pays développés alimentent peu le fonds dédié (400 millions de dollars de promesses de dons, dont la moitié a été abondée, alors que l’objectif de la COP15 fixe un apport de 20 milliards de dollars par an d’ici 2025, et 30 milliards par an d’ici 2030), tandis que les pays en développement ne veulent plus attendre ces financements.
De plus, le fonds est actuellement administré par le Fonds pour l’Environnement Mondial, sans obligation pour les peuples autochtones d’avoir le droit à donner leur consentement éclairé pour les projets qui impactent leurs territoires. Les pays bénéficiaires souhaitent ainsi que le fonds soit indépendant et entièrement consacré à la biodiversité.
Selon le journal New Scientist, prélever 1% sur toutes les ventes de biens dans le monde permettrait de récolter 200 milliards de dollars pour la protection de la nature. La COP16 parviendra-t-elle à convaincre le monde d’accepter cette proposition ambitieuse ? Affaire à suivre !
« Il s’agit d’honorer les promesses faites en matière de financement et d’accélérer le soutien aux pays en développement », a-t-il souligné, car « l’effondrement des services rendus par la nature, tels que la pollinisation et l’eau potable, entraînerait une perte annuelle de milliers de milliards de dollars pour l’économie mondiale, les plus pauvres étant les plus durement touchés ».
Antonio Guterres, Secrétaire Général des Nations Unies franceinfo
Les entreprises se mobilisent
Plusieurs mois avant l’ouverture de la COP16, un collectif de plus de 230 entreprises et institutions financières, parmi lesquelles Ikea, H&M ou encore Nestlé, a lancé un appel d’urgence à une contribution des gouvernements pour mettre en œuvre l’accord de Kunming-Montréal cette décennie. Les entreprises demandent un renforcement des politiques et de la réglementation sur la nature, afin de stopper et inverser la perte de biodiversité : « nous comprenons qu’une planète en bonne santé est le fondement d’un business résilient. » Plus de 300 entreprises se sont également positionnées en faveur de la création d’un système standardisé leur permettant d’évaluer leurs risques en matière de biodiversité.
Une proposition d’unification des efforts des COP
Actuellement, les COP Climat, Biodiversité et Désertification font l’objet de discussions et négociations séparées alors que le climat, le vivant et l’eau sont des éléments interconnectés dans la réalité et nécessitent d’avoir une vue d’ensemble. En effet, une solution bonne pour le climat peut s’avérer néfaste pour la biodiversité : planter des arbres pour renforcer les puits de carbone peut s’avérer néfaste et émetteur de carbone s’ils sont plantés en zones humides, car ils assèchent ces dernières. En 2021, un groupe de travail entre le GIEC et l’IPBES (le GIEC de la biodiversité) alertait sur le risque de prendre des actions séparées pour le climat et la biodiversité.
Pour la ministre de l’environnement et du développement durable colombienne et présidente de la COP16 Biodiversité, Susana Muhamad, proposer un plan unifié pour combiner les efforts de protection de la nature et de lutte contre le changement climatique représente une opportunité de synergies. Cela permettrait, par exemple, de stopper la déforestation qui est à la fois une source de perte de biodiversité et d’émissions de gaz à effet de serre en Amérique du Sud. Un plan unifié pourrait être également proposé en amont de la COP30 Climat de 2025 au Brésil.
Après les COP29 Climat à Bakou et COP16 Désertification à Riyad, deux rapports inédits seront publiés en cette fin d’année par l’IPBES : un rapport sur les réponses pour lutter contre les crises environnementales actuelles, et un rapport sur les obstacles à lever pour passer à l’action. Stay tuned !